Il y a trois ans, le monde se laissait émouvoir par l’histoire d’un gamin surdoué nommé Vitus qui jouait du piano comme un dieu mais rêvait de devenir normal. Le final, inoubliable, voyait le héros interpréter le troisième mouvement du Concerto pour piano en la mineur de Schumann devant le public enthousiaste de la Tonhalle de Zurich. Le film, qui glana des prix du public partout dans le monde, de Los Angeles à Rome ou Chicago, était signé du cinéaste suisse Fredi M. Murer et Vitus était interprété par un garçon à l’air rêveur et têtu nommé Teo Gheorghiu. Agé de 12 ans au moment du tournage, il était brillant dans le rôle et sur scène, puisque pour de vrai assis au piano de la Tonhalle de Zurich. Né dans cette ville de parents roumains et canadiens en 1992, Teo a grandi. Il est toujours génial. En 2004, lorsque Fredi M. Murer le repère, Teo étudie à la Purcell School de Londres. A 16 ans, il y termine son bac en étudiant son instrument sous la houlette du pianiste William Fong. Il ouvre à la fin du mois les Sommets musicaux de Gstaad avec l’Orchestre de chambre de Genève. Au programme: le Concerto en la mineur de Schumann. La boucle est bouclée. Chaque fois qu’il a des vacances scolaires, il rentre chez sa mère, dans leur appartement de la vieille ville de Zurich, retrouve son petit frère Max, joue aux fléchettes dans les pubs, fait du shopping. Il aime Diesel et Pepe Jeans. Décontracté et concentré, une ombre de moustache sur la lèvre, longues mains brunes, il porte des Adidas dont il jure qu’elles sont démodées.
Premier disque. A quelques enjambées de chez lui, des amis mécènes lui ont installé un studio. Climatisation, Steinway au centre. Ce début d’année, il travaille le 3e concerto de Rachmaninov. «Difficile.» Sur internet circule une vidéo filmée pour le casting de Vitus. On entend Teo, 11 ans, déclarer que «pour gagner beaucoup d’argent, il faut très bien jouer du piano». Il est toujours aussi ambitieux: «Mon but est de jouer dans les meilleures salles avec les meilleurs orchestres du monde.» Il est bien parti: son premier disque sort en mai chez Deutsche Grammophon. Au programme: le Concerto no 3 de Beethoven et le fameux concerto de Schumann, accompagné par le Musikkollegium de Winterthour. Il est le seul de son école à avoir un agent depuis deux ans et demi – l’agence Harrison Parrott, à Londres. «J’ai de la chance.» C’est elle qui fait son planning de tournée, négocie les contrats. Jamais plus de quinze ou dix-sept concerts par an. En 2008, il a tourné à Tokyo, Istanbul, Londres, Saint-Pétersbourg ou Potsdam. En 2009, il sera à Zurich, Harrogate, Bad Saarow en Allemagne, Bucarest, Bonn et en tournée d’été en Chine et à Taiwan. C’est par hasard que sa mère, ayant acheté un piano pour apprendre à en jouer elle-même, découvre que son fils de 4 ans s’y intéresse avec un don exceptionnel. Pas d’explication, si ce n’est qu’enceinte, elle écoutait les Concertos brandebourgeois de Bach. A 8 ans, sur le conseil de Martha Argerich, il intègre la Purcell School en version internat. «Je ne me souviens pas avoir pleuré. J’avance facilement.»
Le truc en plus. Il ne voit pas ce qui pourrait le faire arrêter de jouer. «Ce n’est pas comme un travail. C’est spécial. Ça me rend heureux. Mais c’est un monde dur, il y a beaucoup de compétition.» Comment faire la différence, alors? «Beaucoup de pianistes jouent toutes les notes. Mais ça ne suffit pas. Il faut comprendre l’esprit de la pièce, sa structure intime, ce qu’a voulu faire le compositeur.» Il a adoré le tournage de Vitus. «J’ai eu de la chance d’être choisi par Fredi M. Murer. Le film m’a fait connaître. Mais je suis pianiste.» Précoce? «A 12 ans j’étais déjà bon au niveau technique. Je jouais déjà le concerto de Schumann que je jouerai à Gstaad. Mais je ne voyais qu’une manière de l’interpréter, j’étais moins sensible à l’expressivité de la musique. Maintenant lorsque je le joue, je le comprends mieux.» Il ne se sent pas différent des ados de son âge. «Simplement, je joue du piano.» Il aimerait bien voir les salles de concerts classiques remplies de jeunes. «Bach, c’est comme Pink Floyd. C’est juste qu’ils ne connaissent pas Bach.» Il est fan de Manchester United et de Cristiano Ronaldo, bombe le torse en parlant de sa «petite amie». Elle a 16 ans comme lui, flûtiste à la Purcell School. Il l’a déjà présentée à sa mère à Zurich. Les vacances de Noël sans elle ont été «longues».
Sommets musicaux de Gstaad. Ve 30, 19 h 30, Eglise de Saanen. Orchestre de chambre de Genève. Direction Patrick Lange. Piano Teo Gheorghiu. Symphonie no 40 en sol mineur de Mozart et Concerto pour piano en la mineur Op. 54 de Schumann. Rés. Ticket Corner ou Office du tourisme de Gstaad. www.sommets-musicaux.com
|