L'Hebdo;
2008-07-03 Débats et polémiques Voir et croire
La fête est finie. Le carrousel du football a vu descendre son lot d’éliminés, les outsiders et les favoris, les forts et les faibles, les gosses surdoués comme les élèves appliqués. Mais c’était tout de même plus douloureux que la vision aseptisée d’une cérémonie de clôture frisant la niaiserie. En bons Suisses, on n’a pas fait mieux que l’UBS: tous nos pronostics étaient faux, sauf ceux qui prédisaient le kairos de l’Espagne – enfin récompensée pour son travail de fond.
La balle est ronde et tourne la roue du destin. Peter Sloterdijk l’a relevé avec brio: il y a un lien entre le ballon rond et la déesse antique de la Fortune. Au XIIIe siècle, entre Munich et l’Autriche, le poète des Carmina Burana, rendu célèbre par Carl Orff en 1937, méditait ainsi la fortune des hommes:
«Ô fortune / Comme la Lune / Tu es variable / Toujours croissante / Et décroissante (…)
Tu m’infestes aussi / Maintenant à travers le jeu / J’apporte mon dos nu / A ta méchanceté. (…)
Lorsque le sort / Frappe l’homme attaché / Tout le monde pleure avec moi!»
Vision du monde catastrophique et apocalyptique, on le voit. Rien ici, en tout cas, qui nous donne des raisons de sublimer le mal et la douleur de cette vallée de larmes, comme on disait naguère Bible en main et épidémies en vue.
Miroslav Blazevic, l’entraîneur de la brillante Croatie de 1998 ou d’un Neu-châtel Xamax relégué, m’affirma un jour qu’il ne fallait jamais oublier le facteur chance dans les critères de réussite d’un club. Ô Fortuna! Ô destin versatile! L’Eurofoot 2008 ne fut peut-être lui aussi que la version postmoderne des jeux et du cirque antiques, couronnant les rescapés d’une élimination cruelle, et propices du même coup à nous faire oublier la misère du temps et la souffrance de gens.
Jacques Blociszewski, auteur d’un ouvrage fondamental sur les liens entre le football et la télévision (Le match de football télévisé, Apogées 2007), le souligne de son côté: «A vouloir trop montrer, la télévision nous aveugle.»
De même que mon écran d’ordinateur peut me dissimuler le monde réel de l’autre proche ou lointain, en me donnant l’illusion de la fraternité ou de l’intimité, ainsi l’écran footballistique, si festif et panoramique soit-il, ne saurait remplacer la ferveur du stade, l’imparfaite vision des spectateurs et le corps à corps des joueurs et des arbitres à même le sol, qui nous échappe sans cesse, parce que nous n’en percevons que par bribes les odeurs, les invectives et les frottements.
Non seulement la télévision nous aveugle en nous cachant ce que nous aimerions voir et en agrandissant à l’excès ce qui crève les yeux, mais elle nous dérobe la ruse gamine ou perverse des joueurs et l’empire magistral ou bancal d’arbitres supposés plus mûrs. Même le roi Platini avec ses 700 millions de bénéfices n’a d’yeux que pour la jouerie des petits Michel en devenir.
Nous étions dans la cour de récréation d’une école pour enfants riches tapant dans la ballon et avides de contrats, et nous l’avions oublié. Une fois ce masque tombé, à nous de regagner le plancher des vaches et le terrain de la vraie vie. Nous avons eu pendant trois semaines notre trop-plein de «footvision», avec sa dose de trompe-l’Å“il mais aussi ses moments de bonheur – comme cet ultime but de Fernando Torres ou la sereine jubilation d’Iker Casillas. Il est temps de croire, sans avoir tout vu, et de retrouver le goût de l’infini, dont le match de football n’est qu’incertaine parabole.v
LE STADE ETHIQUE DE DENIS MÜLLER
PROFIL
DENIS MÜLLER
Professeur d’éthique à l’Université de Lausanne. Il vient de publier Le football, ses dieux et ses démons, Editions Labor et Fides.
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