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Voisard qui murmure à l’oreille du Jura

Par DANIEL DE ROULET - Mis en ligne le 01.09.2010 à 14:50

Alexandre Voisard fête ses 80 ans le 14 septembre. L’écrivain Daniel de Roulet lui souhaite bon anniversaire et se souvient qu’il doit beaucoup au poète jurassien.

Aujourd’hui quand on parle d’Alexandre Voisard, on évoque un poète sympathique, doux, affable avec les oiseaux et les abeilles. Un Monsieur qui s’exprime en vers, aime les bons mots, les tournures aux consonances d’engoulevent. J’ai connu un autre Voisard.

Il était juché sur une tribune, je le voyais de loin, hissé au-dessus de la foule, s’adressant à elle en une langue rythmée. C’était à Delémont, début des années 70, un dimanche, à la Fête du peuple. Entendez la kermesse annuelle convoquée par les autonomistes jurassiens. Selon eux, nous étions 40 000, pressés, debout, et j’étais loin des marches de l’Hôtel de Ville qui servaient de tribune.

Le secrétaire du Rassemblement jurassien, le beau Roland Béguelin, aux cravates toujours distinguées, a passé la parole à un jeune homme hirsute. Il a dit: «Et maintenant voici notre poète Alexandre», comme on dirait le grand Alexandre qui a conquis pour nous la Perse.

Il était de taille fragile, rien du tribun politique qui lui tendait le micro. J’étais trop éloigné ou je ne me souviens plus: le poète avait-il un papier à la main? Ou un livre? Et voilà qu’il a dit son texte et je voyais dans le public les lèvres remuer pour dire en même temps que lui ses vers.

40 000? Etions-nous si nombreux? Ou bien seulement 10 000, comme le prétend Maurice Chappaz quand il évoque cette foule-là? Ce qui est certain, c’est que j’ai vu tout autour de moi sur la place des gens debout anticipant les mots qui venaient de la tribune, Ode au pays qui ne veut pas mourir.

C’était comme la liturgie d’une cérémonie religieuse, où chacun sait à quel moment il faut se signer, dire Allah Akbar ou Ainsi soit-il. Des milliers de personnes récitaient à l’unisson les phrases du petit homme de la tribune. J’en suis resté bouleversé.

Un auteur avait conçu un poème, travaillé l’ordre des mots, façonné des expressions jusqu’à les rendre complètement siennes et voilà que ses lecteurs se réunissaient sur la place publique pour les redire, se les approprier. On pouvait donc être écrivain, produire des phrases que d’autres bouches, des milliers d’autres, iraient répétant.

De ce jour-là j’ai eu de nouveau confiance dans la littérature. J’ai recopié l’Ode, j’ai voulu comprendre chaque tournure, chaque allusion. Là, Voisard parlait des Bernois, là, il évoquait un épisode historique, là il avait accolé deux adjectifs pour faire vibrer une corde. Depuis la fin de ma scolarité, je n’avais plus appris un texte par cœur. Avec effort j’ai réussi à mémoriser ces 67 lignes.

En les marmonnant dans le trolleybus genevois qui m’emmenait au travail, j’avais l’impression d’échapper au quotidien sordide, je me retrouvais dans cette ferveur populaire, cette communion de patriotes. Ainsi soit-il. Ce n’étaient pas des vers de mirliton, mais ils avaient un air solennel et guerrier qui me fascinait.

Plus tard quand je me suis mis à écrire, j’ai rendu un hommage maladroit au petit homme sur la tribune. A un personnage qui court le Marathon de New York j’ai fait réciter ces vers, nostalgie des pâturages jurassiens, des juments indomptées. Ailleurs, j’ai affublé des personnages de noms inventés par Voisard. Le dernier en date, Passavant, dans Le silence des abeilles dont le titre même est censé résonner avec celui de Voisard: L’adieu aux abeilles.

Voisard a commencé d’écrire dans les années 60. Il est un enraciné, un engagé, un enragé. Il établit une continuité avec les auteurs populaires de la Résistance française, les auteurs qu’on étudiait au gymnase comme si personne ne les dépasserait jamais. Il n’y avait donc plus rien à dire après Aragon, Eluard, Char, Vercors, Prévert.

Ces auteurs que les années 60 ont mis en chanson, dont chaque mot nous était familier, ceux-là étaient les derniers grands, nous disait-on. Après eux, taisez-vous. Et voilà que, dans notre coin de pays, quelqu’un s’élevait d’un coup à cette hauteur-là.

Voisard a aujourd’hui 80 ans, a gagné en fluidité, en rondeur. Je sais, c’est plus subtil, de forme moins solennelle, plus élégiaque. Mais sans cet autre Voisard, celui qui murmure à l’oreille du Jura, en haut des marches de l’Hôtel de Ville, «Argile, mon pays d’argile», la littérature suisse continuerait de passer à côté de l’Histoire. Et c’est de cela, d’avoir remis la littérature au centre de nos vies, que nous lui serons à jamais reconnaissants. Ainsi soit-il.

La poésie en chemins de ronde.

D’Alexandre Voisard. Avec des photogrammes de

Jacques Bélat. Empreintes, 110 p.





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