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Documentaire
«Vol Spécial», polémique terriblement suisse

Par Christophe Passer - Mis en ligne le 05.10.2011 à 14:59

Les débats au sujet du film de Fernand Melgar disent une vérité: la neutralité, qu’elle soit documentaire ou politique, reste sœur de la manipulation.

La publicité avant la projection de Vol spécial, en une après-midi de cinéma lausannoise, est celle de l’UDC. Même dû au hasard, le détail fait sens, tant les débats persistent autour du documentaire de Fernand Melgar, qui montre les coulisses du Centre de détention administrative de Frambois, dans le canton de Genève.

Au téléphone, Melgar s’en émeut avec véhémence: «Vous pouvez écrire ce que vous voudrez. Vous ne réussirez pas à salir l’essentiel: le traitement infligé à ces personnes reste inhumain et dégradant.» Il revendique ainsi l’émotion de son film.

Depuis l’irruption locarnaise de Vol spécial, il ne se passe guère de jours sans relances, prises de position ou polémiques. Certaines confirment la dureté du film: le cas de Goerdry, expulsé au Cameroun et emprisonné.

D’autres en infirment la pertinence: la dernière, révélée par Le Matin Dimanche, tourne autour d’Elvis E., que l’on voit brièvement dans le film. L’homme, avant de passer une nuit par Frambois, sortait d’une peine de prison pour divers délits graves, trafic de drogue ou blanchiment d’argent. Vol spécial n’y fait pas allusion, Melgar soulignant que la loi de la protection des données interdisait la précision en cette matière.

Voir ou revoir le film, émouvant à travers la cruauté des destins individuels, est grevé désormais par ces avatars. C’est embêtant. Le soupçon s’installe. Après le reproche, venu de la gauche, de complaisance à l’égard des gentils mâtons ou affable directeur du centre, voici sa symétrie de droite: Melgar cacherait le passé souvent délinquant des futurs expulsés du pays.

Le talent du film – et sa limite – est ainsi de ne contenter personne. Mais Vol spécial accumule tout de même des maladresses, obère trop de questions, pour que la bien-pensance continue de lui servir de paravent commode et systématique.

1. L'Exergue manipulatoire

Au début du documentaire, deux phrases en ouverture posent la problématique. Les détenus de Frambois y seraient enfermés «sans procès ni condamnation», pour la «seule raison» qu’ils sont des sans-papiers.

C’est juridiquement exact. Les futurs expulsés, leur demande d’asile refusée, sont dans l’attente d’un renvoi, pas sous le coup d’une condamnation. Mais c’est intellectuellement très discutable. Ils ne sont pas abandonnés dans l’arbitraire. Des avocats les suivent, tentent encore (un cas de libération intervient en cours de film) de les faire sortir et accepter en Suisse.

Or, l’exergue de Melgar revient à suggérer une zone de non-droit. Ce n’est pas le cas. L’existence de tels centres (il y en a 28 en Suisse) reste le résultat de décisions démocratiques. Il est possible – ô combien – de les contester, de les trouver fausses ou inhumaines.

Mais faire passer Frambois pour Guantánamo, c’est de la manipulation; dans Vol spécial, elle commence ainsi avant la première image. Melgar reconnaît l’ambiguïté: il entend changer ce carton d’ouverture, souhaitant le remplacer par un extrait du discours d’inauguration de Frambois par la conseillère d’Etat Micheline Spoerri, en 2004.

2. Oui-Oui à Frambois

Melgar aime citer Rousseau. Au fond, donne-t-il à penser, l’homme naît bon et la Suisse le rend mauvais. On a beau ne pas être dupe de quelques errements helvétiques, le procédé est agaçant, à force d’être ressassé durant cent minutes.

Les détenus adorent la musique, font du raggamuffin avant de roupiller. Les surveillants sont remplis d’humanité. Les futurs expulsés ont soleil au cœur et colères justes. Le directeur est un bon type. Les enfermés font la vaisselle tout bien comme il faut. Les enfermés aiment et chérissent femme et enfants. Ils sont cools. Ils sont solidaires. Il y a plein de soupirs lourds de sens, de gros plans signifiants sur des menottes trop serrées. C’est Oui-Oui à Frambois.

Cela sans compter cette façon de faire croire que l’irruption d’une caméra demeure sans incidence. La téléréalité suppose cette bêtise à longueur de temps: les filmés finiraient par oublier la caméra. Peut-être, mais peut-être pas.

3. Elvis et le rock du Bagne

On ne peut guère reprocher au cinéaste le fait qu’Elvis E. ne s’exprime pas dans le film: l’homme n’a passé qu’une nuit à Frambois, juste avant son expulsion. Cela aurait pu être expliqué. Pour Melgar, ce n’était pas le propos du film, et il ne connaissait alors pas le passé pénal d’Elvis.

L’allusion au passé délictueux d’une majorité de détenus tient cependant en une seule phrase («certains ici ont commis des délits») prononcée par Geordry. En revanche, de nombreux détenus assènent longuement qu’ils n’ont pas de casier, qu’ils n’ont commis aucun délit en Suisse.

Elvis au cinéma lausannois Capitole, ensuite. Il s’y retrouve, invité par Melgar, lors de la première du film à Lausanne. Cette invitation était pour le moins maladroite. Melgar s’en défend, ayant croisé Elvis en ville quelques jours auparavant. Mais le réalisateur se retrouve avec l’ancien trafiquant devenu clandestin sur des photos en grand format dans 24 heures.

«C’est le photographe qui a poussé Elvis à se mettre à côté de moi», s’excuse- t-il. Et alors? Le réalisateur savait que le jeune homme était revenu illégalement (et avec quel argent a-t-il payé son retour d’Afrique?). Les ennuis, et la réaction étatique, étaient inévitables, légitimes et programmés. Melgar a été naïf, prêtant complaisamment flanc à la polémique qu’il dénonce aujourd’hui.

4. La Fausse neutralité

Le plus intéressant, dans Vol spécial, réside dans la pseudoneutralité de son écriture. Si loin des docu-shows de Michael Moore, assumant un positionnement très critique, Melgar tente l’exercice d’une sobriété, un réel direct, hérité des grands documentaristes sixties. Mais ça ne fonctionne guère, puisque rien n’est neutre dans son propos.

On s’englue illico dans ce malaise, en cette zone grise où l’on voudrait laisser aller l’émotion des destinées, alors que monte une colère née du sentiment de se faire avoir par cette neutralité en toc. Jusqu’au générique, où l’officialité helvétique, de Frambois aux tribunaux, est citée avec noms et prénoms, les détenus n’existant que par leurs colorés prénoms: il y a des oublis troublants. Vol spécial est ainsi terriblement suisse, en sa façon de se croire planant au-dessus de tout soupçon.

5. Saint Fernand, priez pour nous

Interviews ou débats, Melgar ne recule pourtant jamais. C’est sa force et sa fragilité. La sincérité de son propos, dont personne ne doute, fait excuse à tout. Montrer Frambois est une démarche rare, utile et citoyenne. Mais il vitupère aussi les critiques de Vol spécial en trop bon apôtre, en imprécateur, supposant du vénéneux venu de cercles hostiles ou aux ordres de pouvoirs: ceux du parisianisme comme d’une caste journalistique malveillante. Il aurait été plus simple d’assumer son militantisme, les situations décrites étant suffisamment douloureuses.

On ne fait pas de bonne littérature avec de bons sentiments, dit cruellement un axiome fameux. Et des films?






Tags: Vol Spécial, Fernand Melgar, polémique,

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Réaction de JuanPablo
le 29.03.2012 à 13:04
Après avoir vu film sur la RTS, j'avoue avoir été...
 
Réaction de joliesenior
le 29.03.2012 à 04:59
certes, ces renvois dans de telles conditions sont inhumains.... néanmoins,...
 
Réaction de sourisrose
le 18.10.2011 à 15:43
J'ai lu votre article en sortant du cinéma et me...
 



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