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Vrai/faux. Les effets secondaires des médicaments anticrise

Par Philippe Le Bé, Roland Rossier - Mis en ligne le 16.10.2008 à 06:00

Tsunami financier. Après le déluge boursier et la thérapie de choc des gouvernements, voici le temps des scénarios. Sur fond de récession. Eclairage en six points.

Abattement hier. Euphorie aujourd’hui. Abattement demain. Euphorie après-demain. En psychiatrie, cela s’appelle «trouble bipolaire» ou «psychose maniacodépressive». Ce mal profond dont les marchés boursiers semblent atteints n’est heureusement pas incurable. Mais la guérison peut être fort lente. Quand cela va vraiment très mal, mieux vaut intervenir rapidement avant que le malade ne commette l’irréparable.
 
C’est précisément ce qu’ont fait les Européens, en ficelant des plans faramineux destinés à redonner confiance aux marchés et aux banques. Ainsi, les Etats promettent de garantir les prêts que les banques s’accordent normalement entre elles mais qu’elles ont gelés. Ils tentent de liquéfier le sang pour lui permettre de circuler entre les organes d’un corps financier victime d’une thrombose.
 
Par ailleurs, la puissance publique prévoit d’entrer si nécessaire dans le capital des banques en grande difficulté. Là, il s’agit carrément d’une greffe d’organe. Sauf qu’en l’occurrence on espère que la greffe ne sera que provisoire. Et que, le moment venu, l’Etat pourra retirer ses billes. Cette fois, les docteurs de la «vieille Europe» ont soufflé une partie de la thérapie aux chirurgiens de la «nouvelle Amérique», au demeurant en grande partie responsables de la présente tourmente. Dans cette crise à centaines de milliards, sur fond de récession, une vache n’y retrouve plus son veau. Slogans et idées reçues tombent comme les feuilles d’automne. Décryptage.

Mécanismes
La crise force les Etats, les banques centrales et les établissements bancaires à repenser les systèmes financiers.

 
Au lieu d’huiler l’économie, les banques fonctionnaient de plus en plus en circuit fermé.
Le réveil est brutal. La crise financière a révélé à quel point les banques étaient interconnectées et de moins en moins connectées à l’économie réelle. Nos schémas, élaborés avec l’aide de Manuel Streiff, stratégiste auprès de la Banque privée Lombard Odier Darier Hentsch & Cie, montrent que les banques, devenues méfiantes entre elles, risquaient de ne plus irriguer l’économie en argent.

Les banques centrales ont alors pris le relais, en prêtant aux banques à des taux plus bas. A leur tour, les Etats sont entrés dans cette ronde, à coups de centaines de milliards, au risque d’alourdir leur dette.

Le premier plan Paulson (celui des 700 milliards) est critiqué par Fabrizio Quirighetti, économiste à la Banque Syz: «Cette solution n’est pas idéale. On rachète la dette toxique, sans régler le problème du blocage entre les banques, qui n’osent plus se prêter de l’argent entre elles. Si, dans une situation normale, on injectait 700 milliards de dollars ou de francs au sein des banques, cela donne théoriquement – grâce à un effet de levier – à ces institutions la capacité d’en injecter dix fois plus sous forme de crédits dans l’économie.» En revanche, ajoute-t-il, «les Anglais se sont précisément appuyés sur ce principe en décidant de recapitaliser leurs banques. C’est probablement la solution la plus efficace.»

La Suisse ne s’en est, pour l’heure, pas trop mal sortie: la BNS (Banque nationale suisse) a joué le jeu, mais la Confédération n’a pas eu besoin d’ouvrir son portefeuille, ou plutôt celui des contribuables.

Cette véritable leçon donnée aux banques les plus agressives débouchera-t-elle sur une refonte des systèmes financiers? Le rideau est désormais tombé sur cette mauvaise farce. Reste à savoir s’il ne s’agit que du premier acte.
01
Les banques centrales ne touchent pas le puck.
C’était vrai hier. Apparemment, c’est en train de changer.

Jusqu’au plan de sauvetage global ficelé les 11 et 12 octobre à Washington et Paris, les banques centrales affichent une impuissance désarmante face à la crise. Les déclarations des patrons de la Réserve fédérale et de la Banque centrale européenne (BCE), qui se veulent rassurantes, agissent comme des ventilateurs après un bombardement au napalm. Mercredi 8 octobre, six banques centrales frappent un grand coup. En baissant d’un demi-point leurs taux d’intérêt, elles espèrent donner un ballon d’oxygène à une économie menacée d’asphyxie par des banques méfiantes qui, refusant de se prêter de l’argent, bloquent tout le système. Interprétant cette opération comme un aveu de détresse, les marchés boursiers s’effondrent. Mais depuis que les quinze Etats de la zone euro ont sorti l’artillerie lourde, les banques centrales (dont la BNS) donnent enfin l’impression de ne plus pédaler dans la semoule. Leur collaboration, devenue encore plus étroite, prend du sens. Il est clair que leur proposition d’octroyer aux banques des prêts en dollars à taux fixe et pour des montants illimités apaise les tensions accumulées sur le marché interbancaire. Le message des banquiers centraux aux banques est clair: «Vous n’avez désormais plus aucune raison de vous regarder en chiens de faïence.»
 
02
L’inflation nous menace.
C’est faux dans l’immédiat… mais possible dès 2010.

Les centaines de milliards réellement injectés dans le système pour assurer le refinancement des banques compensent les récentes destructions massives de liquidités sur les marchés. Lesquelles représentent une réelle menace de déflation. Cette injection de liquidités vise précisément à éviter une déflation qui, cumulée à l’explosion d’une énorme bulle spéculative, peut avoir des conséquences catastrophiques pour l’économie. En laissant la déflation s’installer, le Japon a ainsi vécu dix années de marasme économique dans les années 90. Le risque d’inflation? Tant que les prêts accordés aux banques sont remboursés à court terme, il demeure très faible: la destruction de crédit suit de près son alimentation. Mais au-delà de 2010, précise François Savary, directeur des investissements auprès de la société de gestion de patrimoine Rey&Cie, «les masses de capitaux qui seraient mal gérées pourraient entraîner une hausse des prix». En Suisse, la BNS devra donc agir avec doigté. Pour éviter une reprise de l’inflation, elle peut rendre le crédit plus cher en relevant ses taux directeurs. Mais à condition que l’économie soit toujours assez solide pour encaisser le choc. La BNS devra se montrer très vigilante et ajuster le tir en conséquence.
 
03
La Suisse est moins touchée que ses voisins.
C’est vrai pour l’instant. Mais pour combien de temps?

«Y en a point comme nous.» Cette conviction est toujours plus ou moins incrustée dans la conscience collective des Suisses. Certes, comme le soulignait récemment Fernando Martins da Silva, chef stratégiste de la Banque cantonale vaudoise, la Suisse a de sérieux atouts. La Banque nationale suisse a su se montrer très habile, notamment depuis l’été 2007. Injectant des liquidités «avec plus de véhémence que la Banque centrale européenne, complètement obnubilée par l’inflation», la BNS a laissé le franc s’affaiblir en regard de l’euro. Pour le plus grand bonheur des exportateurs suisses. Lesquels, c’est un deuxième atout, jouissent de marchés plus diversifiés que leurs collègues européens. Enfin, la Suisse affiche toujours une compétitivité remarquable. Ses années 90 de vaches maigres l’ont incitée à opérer des réformes salutaires. Mais rien n’est gagné. La Suisse a beau avoir diversifié ses marchés, ses principaux partenaires commerciaux (l’UE et les Etats-Unis) vont vivre soit une croissance zéro, soit une récession. Ce ne sont pas la Chine, Hong Kong ou l’Inde, représentant à eux trois à peine plus de 5% de ses exportations, qui vont compenser le manque à gagner sur les marchés extérieurs. Enfin, le secteur financier qui représente 13% du PIB suisse demeure particulièrement exposé. S’il doit lui aussi payer la facture de la crise financière, la croissance helvétique en sera particulièrement affectée.
04
Les entreprises suisses vont souffrir.
C’est faux pour les plus solides. C’est vrai pour les plus fragiles.
«Pour la première fois, quelques clients ont reporté leurs commandes.» Pierre-Olivier Chave, président de PX Holding, leader de l’habillement horloger à La Chaux-de-Fonds, estime qu’il faudra encore attendre au début de novembre pour se faire une idée claire de la marche des affaires. Mais cela ne fait aucun doute: les milliers de traders qui, désormais, battent le pavé aux Etats-Unis ne vont pas se précipiter dans les magasins pour s’acheter une Rolex ou une Patek Philippe. Le marché nord-américain, encore très important pour l’industrie du luxe, va baisser pavillon. Comme l’horlogerie vivait sur un petit nuage, elle va perdre de l’altitude, sans pour autant que les sociétés les plus saines en soient réellement affectées. La forte valorisation du franc suisse, qui retrouve son rôle de valeur refuge, n’arrange pas les affaires des industriels. «Nos clients qui achètent en francs et vendent en dollars sont touchés», constate Markus Niederhauser, patron de Systems Assembling, société active dans l’électronique à Boudry (NE). Par ailleurs, les taux d’intérêt touchant le secteur privé sont toujours dans les cimes (autour de 7%). Le marché du crédit en faveur des entreprises est toujours quasiment bloqué. Si cela perdure, la récession sera violente.
 
05
La crise est terminée.
C’est faux. D’autres dangers menacent.

«On espère que la crise finira dans une comédie en trois actes et non pas dans une tragédie en cinq actes. Avec le dernier coup de poignard donné en coulisse.» Jean-Pierre Béguelin, chef économiste auprès de Pictet&Cie, à Genève, constate que les demandes de remboursement des fonds alternatifs (hedge funds), qui ont contribué au dernier effondrement des Bourses, risquent de se poursuivre, les investisseurs voulant du cash. Et, comme le crédit est sous perfusion, ils se tournent vers la Bourse, au risque de tout ébranler. Quels sont les bons et les mauvais papiers? Comment séparer le bon grain de l’ivraie? «Personne ne le sait. Un bon papier aujourd’hui peut devenir mauvais demain si l’économie se dégrade et si la récession arrive.» Qui plus est, personne ne sait vraiment si de graves déséquilibres empoisonnent encore les bilans des intermédiaires financiers. Certains seraient au bord du gouffre, comme l’a dit très clairement le secrétaire américain au Trésor, Henry Paulson. C’est du côté des assureurs qu’il faut maintenant se tourner, notamment ceux qui ont assuré les titres de l’ex-banque d’affaires Lehman Brothers. Le doute demeure également au sujet des produits sophistiqués créés sur la dette américaine des cartes de crédit (lire aussi l’article suivant). Laquelle est heureusement dix fois moins lourde que la dette hypothécaire estimée à 11000 milliards de dollars. Il faudra des années pour y voir clair dans les incroyables imbrications d’un système financier international qui n’a rien à envier à l’apprenti sorcier de Goethe, incarné par le Mickey de Walt Disney.
 
06
Demain ne sera plus comme avant
C’est vrai. Enfin, on l’espère.

Comme le souligne et le regrette Jacques Attali, «les politiques n’ont jamais eu le pouvoir sur les financiers. Nous avons jusqu’ici accepté une globalisation des marchés sans Etat de droit.» Pour sortir de cette «piraterie» du monde de la finance, il y a, selon l’économiste français, deux solutions possibles. Soit nous retournons à l’ère des marchés fermés, régulés par les droits nationaux. Mais cette voie serait aussi irréaliste que dangereuse. Soit nous instaurons un véritable «gouvernement mondial» dans le domaine financier. Utopie? De facto, gouvernements et banques centrales ont si fortement collaboré qu’ils l’ont déjà esquissé.



Dossier 'Crise économique'
INTERVIEW. André Kudelski: "La Suisse ne s’est pas encore réveillée" (23.11.2011)
Economie suisse. Retour en eaux troubles (02.11.2011)
Elections. Peu de réponses face à la finance (19.10.2011)
Pouvoir d'achat. Ce que les partis en disent (12.10.2011)
Crise financière. La bombe à retardement des CDS (12.10.2011)
Crise de la dette. 2e pilier : «Les réserves sont épuisées» (10.08.2011)
La crise se met en livres 2/6. Le roman vrai de la crise financière : Pédagogie de la crise un brin optimiste (20.07.2011)
La crise se met en livres 1/6. Le fondamentalisme de marché a failli (13.07.2011)
Euro. Craintes pour l’emploi (15.06.2011)
Jean-Claude Juncker. "La grèce n’est pas en faillite" (25.05.2011)
Aileen Ionescu-Somers. "Les banques devraient d’abord reconnaître leurs erreurs" (27.04.2011)



Tags: économie, banques, inflation, crise, crise économique, économique, finances, Suisse,

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