LIVRES
BON POUR LA TÊTE

ACTUALITÉ

ÉCONOMIE & FINANCE

SOCIÉTÉ

POLITIQUE

ÉCOLOGIE

RÉACTIONS

CULTURE

DOSSIERS

PERSONNALITÉS

ENTREPRISES

MIX & REMIX

GUIDES

FORMATION

INTERVIEWS

BLOGS

TV

IPAD

1988 Walter et Mousse Weideli. «Un grand et bel amour.»
Erling Mandelmann

HOME > CULTURE > LIVRES >  Réduire la taille du texte Augmenter la taille du texte Imprimer l'article

Livre
Walter Weideli, de la gauche à l’exil

Par Gérard Delaloye - Mis en ligne le 08.12.2010 à 15:08

Sa pièce «Le banquier sans visage» bouleversa la République de Genève en 1964. Journaliste, traducteur, scénariste, l’écrivain exilé en Dordogne nous livre avec «La partie d’échecs» ses souvenirs d’une vie contrastée.

Peut-on juger de la réussite ou non de la vie d’un intellectuel par la seule lecture de ses souvenirs? C’est la question que je me posais en reposant sur mon bureau, lecture faite, La partie d’échecs de Walter Weideli, livre passionnant dans lequel le journaliste, scénariste et traducteur brosse à grands traits les faits saillants d’une existence chahutée et pas mal cabossée.

AU DÉBUT DES ANNÉES 1960, WALTER WEIDELI EST À JUSTE TITRE UNE PLUME RECONNUE DANS LES MILIEUX CULTURELS GENEVOIS.

Pour l’auteur, comme le titre du bouquin l’indique clairement, la réponse ne fait pas de doute: parvenu, à plus de 83 ans, au soir de sa vie, il ne cache pas son dépit. L’impression que pour l’essentiel son œuvre lui a filé entre les doigts, qu’il a trop souvent travaillé à contretemps pour finir en fin de compte avec de tout petits travaux de traduction purement alimentaires dans un coin de campagne éloigné de la France du sud-ouest.

Pour le lecteur, il en va différemment. N’étant pas impliqué, il se contente de suivre la vie d’un autre et prend plaisir au récit d’une vie loin d’être anodine. Il y a l’histoire d’un grand et bel amour pour une femme, Mousse, dont la passion exclusive, partagée, fusionnelle, marquera le couple au fil des décennies.

Il y a surtout une vie professionnelle que le hasard fait commencer en porte-à-faux quand, au début des années 1950, un jeune lettreux de gauche passionné par le théâtre de Bertolt Brecht se fait engager au Journal de Genève, étendard de la droite genevoise.

Sous la houlette de rédacteurs en chef qui, excusez du peu, se nomment René Payot puis Olivier Reverdin, le jeune Weideli écrit au jour le jour sur un peu tout, mais produit le samedi une page littéraire qui finira par donner naissance au Samedi Littéraire, ce supplément culturel hebdomadaire qui, aujourd’hui encore, fait plus que survivre dans Le Temps. Au début des années 1960, Walter Weideli est à juste titre une plume reconnue dans les milieux culturels genevois.

Ses succès sont prometteurs. Le scénario d’une des premières dramatiques montées par la toute nouvelle télévision romande, le Dossier Chelsea Street, réalisé par Claude Goretta rencontre un tel succès qu’il est repris par la télévision française. En 1962, Réussir à Chicago, une pièce créée au Théâtre de Carouge, suscite elle aussi l’enthousiasme du public.

A tel point que le jeune homme attire l’attention du responsable du spectacle destiné à commémorer très officiellement les 150 ans de l’entrée de Genève dans la Confédération qui lui commande un scénario original. Weideli accepte à condition d’avoir les coudées franches et de ne pas avoir à donner dans un patriotisme suranné.

Ce sera Le banquier sans visage, monté au Grand Théâtre par Jean Vilar sur une musique de Pierre Wissmer avec chœurs et ballets… L’idée de mettre en scène la vie de Jacques Necker, le banquier genevois qui devint ministre des Finances de Louis XVI juste avant la Révolution vint à Weideli après avoir entendu Jean-Louis Bory raconter la vie du grand homme: «Je compris que je tenais mon sujet.

Je ferais une pièce sur la vie de Necker, dont je voyais clairement qu’elle se résumait en deux temps. Tant qu’il n’avait pensé qu’à s’enrichir personnellement, tout lui avait réussi. Quand il avait pris au sérieux le ministère que Louis XVI lui avait confié et qu’il s’était battu pour empêcher la Révolution qui déjà commençait à gronder, il s’était cassé la figure.

C’était l’idée de base, mais il fallait encore trouver quel événement grave avait pu amener ce protestant genevois à se convertir aussi radicalement à l’utilité publique. Les écrits de Necker, que je consultai voracement, n’en disaient mot. J’imaginais alors que Necker, avec une ruse immonde, avait conduit au suicide un concurrent juif, et que cette circonstance l’avait amené à se pencher sur lui-même.» Ô privilège de la fiction!

Bagarre politique. Avant même d’être jouée, la pièce déclenche une incroyable bagarre politique entre pro- et anti-Weideli. Pour les radicaux, qui sont encore englués dans le désastre de l’affaire Jaccoud, ce qu’ils savent des intentions de l’auteur ne saurait tenir lieu de commémoration patriotique. Ils agitent la presse (La Suisse, Le Courrier, la Tribune de Genève) et crient au scandale, mettant l’accent sur le coût du spectacle.

Mais en février 1964 un premier vote au Grand Conseil leur donne tort. Les polémiques enflant, un second vote est organisé en mars qui donne, comme le premier, une majorité à Weideli. La gauche et le gouvernement l’appuient fermement, mais outre celui des radicaux, il a perdu le soutien d’une majorité des libéraux et, surtout, du Journal de Genève. Cela ne suffit pas pour apaiser les dissensions.

EN 1978, IL DÉCIDE AVEC SA FEMME D’ALLER S’INSTALLER EN DORDOGNE. EXPÉRIENCE DIFFICILE.

Un Comité de vigilance se réunit et lance une pétition contre le crédit voté. En 17 jours, il réunit plus de 11 000 signatures un peu partout dans la République, seuls les Pâquis et la Jonction, bastions du Parti du travail résistant à la déferlante. Si cela ne suffit pas à estourbir Le banquier sans visage, cela jette les bases pour fonder Vigilance, le premier parti genevois d’extrême droite d’après-guerre. En 1965, Vigilance fait une entrée fracassante au Grand Conseil en raflant dix sièges sur cent.

Et la pièce de Walter Weideli? La mise en scène de Jean Vilar? La musique de Pierre Wissmer? Emportées par la tornade politique, elles furent jouées et aussitôt oubliées. Si Vilar et Wissmer s’en remirent, le coup fut très rude pour Weideli. Sa position de journaliste de gauche au sein de la rédaction du Journal de Genève devint intenable.

En 1969, la rédaction en chef lui imposa des conditions de travail telles qu’il ne put que démissionner. Et sombrer dans la dépression. A l’époque cela se soignait par des cures de sommeil. Notre homme se retrouva en clinique où il dormit pendant de longues semaines. Au réveil, il dut se chercher du travail. Il rebondit en faisant des piges pour Construire, l’hebdomadaire de la Migros et des traductions, la première, L’homme à tout faire de Robert Walser, lui étant commandée par Bertil Galland.

Suivront d’autres traductions notamment de Friedrich Dürrenmatt (excellent le chapitre sur Dürrenmatt!) et Elias Canetti à côté de scénarii pour le théâtre ou la télévision qui n’auront pas les succès espérés. En 1978, il décide avec sa femme d’aller s’installer en Dordogne.

Expérience difficile: ils sont mal accueillis par des villageois qui leur font mille misères. Et surtout, il perd le contact avec les milieux intellectuels qui peuvent lui fournir du travail. A l’époque, l’internet n’existait pas encore et il n’était pas facile de rester branché sur Genève et la Suisse en habitant aussi loin. Une vieillesse difficile entraînant la sénilité de sa femme adorée achèvera de plomber son moral.

La Partie d’échecs. De Walter Weideli. L’Aire, Vevey, 2010, 350 pages.



Dossier 'Littérature'
LIVRE. Sándor Márai, au coeur de la douleur (15.12.2011)
LIVRE. Ananda Devi: La rage et le sucre (07.12.2011)
ARCHITECTURE. Geninasca Delefortrie: l’architecture en questions (30.11.2011)
DAVID FOENKINOS. Une coqueluche littéraire française (30.11.2011)
Anthologie. Un parfum d’histoires (23.11.2011)
Livre. Ces très chers objets du désir (23.11.2011)
Art. Mentors et protégés (16.11.2011)
Entretien avec David Bosshart. «Dire non au “toujours plus” sans renoncer au bonheur» (16.11.2011)
Beau livre. De belles histoires de bêtes (09.11.2011)
Livre. Les larmes du Canadian Pacific Railroad (09.11.2011)
Livre. Bit-lit, la romance sanglante (09.11.2011)

Dossier 'Canton de Genève'
MÉDICAMENT. La gestion grippée des réserves de Tamiflu (15.12.2011)
HORLOGERIE. Genève, le temps enfin retrouvé (15.12.2011)
LIVRE. Ananda Devi: La rage et le sucre (07.12.2011)
IMPOT. «Les banques genevoises auront un énorme problème» (07.12.2011)
INTERVIEW. Dans le luxe, Genève ouvre la voie (30.11.2011)
NEGOCE. Traders cherchent cash (30.11.2011)
CONTRE-TEMPS. Poinçonné (30.11.2011)
INITIATIVE. Salaire minimum: vraie chance ou fausse bonne idée? (23.11.2011)
Immobilier. Ces appartements vides qui dorment à Genève (16.11.2011)
Technologie médicale. T-shirt «intelligent» pour maniacodépressifs (16.11.2011)
Reportage. Indignés: durer sans déraper (16.11.2011)



Tags: Walter Weideli, "Le banquier sans visage", "La partie d'échecs",

Partager: Partager sur Facebook Partager sur Delicious Ajouter aux favoris Google Ajouter aux favoris Yahoo! Partager sur Twitter Partager sur Yahoo Buzz Partager sur Myspace   Aller en haut de page Haut de page

Réaction de sequoia
le 15.12.2010 à 11:52
Rencontré chez un ami, artiste Périgourdin, Weideli garde toujours cette...
 



Inscrivez-vous à notre newsletter afin de recevoir en primeur le sommaire de la semaine ainsi que nos offres spéciales.



Livres
 Régis Debray: Un sain éloge des frontières
«ONCLE FOUETTARD» Régis Debray a toujours les crocs affûtés. Hannah / Opale
«Une idée bête enchante l’Occident: l’humanité, qui va mal, ira mieux sans frontières.»: ce n’est que la première phrase du...
Livres
 Alain Rey à Lausanne
LANGUE.De la langue française, il est le pape, le gourou, le plus fervent amoureux, le scribe au long cours, le...