L'Hebdo;
1996-02-22 Woody Allen, paroles et musique
Swing Pour la sortie de «Maudite Aphrodite», le cinéaste vient nous jouer un air de clarinette.
Il y a quatre ans, la planète médusée assistait à la chute de la maison Allen: après l'avoir surpris en tendre compagnie d'une fille adoptive devenue grande, Mia Farrow traînait son compagnon dans la boue, l'accusant des pires turpitudes. Woody Allen, dont les films se sont toujours nourris d'obsessions personnelles, exorcise visiblement cette crise avec «Maudite Aphrodite». Il tient le rôle de Lenny Weintrib, père adoptif d'un petit Max. Le vieux débat sur l'acquis et l'inné turlupine sa quiétude. Qui sont les parents biologiques de cet enfant tellement doué qu'il lui ressemble?
Au terme d'une brève enquête, Lenny déniche la mère de Max: elle s'appelle Linda Ash, alias Judy Cums (l'épatante Mira Sorvino). Horreur: cette superbe plante à voix de Mickey est une véritable gourde et, lorsqu'elle ne tourne pas des pornos, elle exerce le plus vieux métier du monde. Mais elle a un coeur gros comme ça. Ces deux êtres que tout sépare surmontent leurs différences culturelles, une tendre amitié s'ébauche, le bourgeois complexé pygmalionne la fille délurée à qui la vie n'a pas souri.
On avait vu Woody Allen s'allonger sur le divan du psychiatre, on le voit sur le sofa de la putain. Il est difficile de ne pas rire devant la bouille effarée de Lenny découvrant les bibelots obscènes de Linda-Judy, les bons mots fusent («Comme tu ne veux pas de pipe, je t'ai acheté une cravate»), mais «Maudite Aphrodite» n'est de loin pas le meilleur film de Woody Allen. Le réalisateur raconte de façon légèrement pantouflarde une énième crise du couple doublée d'un conte de fées au sentimentalisme un tantinet nunuche. La principale innovation est le recours au choeur. Comme au bon vieux temps d'Eschyle, des comédiens masqués commentent l'intrigue depuis leur amphithéâtre antique. Parfois ils se faufilent dans Manhattan: le coryphée tient le rôle de la conscience (dite aussi surmoi, ou Jimini Cricket), Cassandre ou Tirésias relancent l'action d'une prophétie, tandis que Zeus a branché son répondeur automatique. Ces échappés de l'art dramatique grec finissent par chanter que le monde sourit quand on lui sourit, histoire de rappeler que tout peut se terminer en comédie musicale si l'on s'en donne la peine. On a connu Woody Allen plus métaphysique, plus pessimiste...
Un air de vieux jazz
Côté jardin, Woody Allen a un violon d'Ingres: la clarinette. Tous les lundis soir, au Michael's Pub (lire encadré), il joue de cet instrument qui lui permet d'oublier sa peur de la mort. Peu friand de stridences ou de bop, le cinéaste à lunettes se complaît dans un dixieland inoffensif. Comme le prouve la bande-son de ses films, il aime le classique, le jazz et la musique populaire américaine «jusqu'aux années cinquante, Cole Porter, George Gershwin, Irving Berlin. Au-delà, la musique ne me plaît pas, ce n'est que du bruit électrique.»
En 1991, Woody Allen déclinait la proposition que Quincy Jones lui avait faite de venir jouer au Montreux Jazz avec Miles Davis («No way! Miles Davis est un génie et je suis un très mauvais clarinettiste!»). Depuis, il a fait des progrès, ou alors il a surmonté sa pudeur: le cinéaste s'offre un mois de tournée européenne, avec une escale à Genève, au sein du New Orleans Jazz Band, un septet comptant quelques gros ses pointures comme Greg Cohen, le bassiste de Tom Waits ou John Zorn, ou la banjoïste Cynthia Sayer au... piano... ·
Antoine Duplan
«Maudite Aphrodite» («Mighty Aphrodite»). De et avec Woody Allen. Avec Mira Sorvino, F. Murray Abraham, Helena Bonham Carter. Etats-Unis, 1 h 34.Genève, Grand Casino, mardi 27, 20 h 30.
REncontre. Le bourgeois complexé (Woody Allen) et la fille délurée (Mira Sorvino)
Un soir au Michael's Pub
New York, sur la 55e Rue, un immeuble froid et anonyme. Juste une enseigne: Michael's Pub, et une coupure de presse du «New York Times» collée sur la porte. On y lit que depuis des années Woody Allen vient presque tous les lundis soir jouer de la clarinette avec ses potes. Toute la semaine, pas un chat. Mais le lundi, effectivement, la foule se presse. A l'intérieur, il y a tant de monde qu'on ne voit plus les tables trop serrées et leurs horribles nappes à carreaux rouges et blancs. Le batteur, le pianiste, les souffleurs et le joueur de banjo s'installent. Ils entonnent un vieil air de jazz. Tous les regards convergent vers la porte des artistes. Viendra-t-«il»? Au début du troisième morceau, il entre. Et c'est le délire. Woody, un peu gêné, rougit. Il se cache derrière sa clarinette. Et les notes s'enchaînent. Les applaudissements fusent à chaque chorus pris par le maître. On bat la mesure, on se lève à la fin de tous les morceaux. Au deuxième set, le célébrissime n'est plus là. Le public, subitement très calme, finit même par écouter les musiciens. Et il se rend compte que le jazz qui l'a enthousiasmé toute la soirée, c'est du dixieland. Des airs un peu désuets, des airs tout à fait charmants. M. R.
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