Imaginons le président d’une société florissante qui tiendrait ce langage: «Nous sommes les meilleurs. Tous nos concurrents et partenaires pataugent dans les difficultés. Mais pour nous, tout va bien. Parce que nous faisons tout mieux qu’eux. Notre stratégie est donc simple: continuer comme avant. Certes des modifications internationales nous posent de plus en plus de problèmes. Mais nous poursuivons sur la même voie.»
Les ménages suisses trimbalent plus de dettes que les Américains (USA) et les Britanniques!
Les analystes applaudiraient-ils? Sûrement pas. On les entend: «Cette direction a raison de célébrer ses succès. Mais elle ne devrait pas jeter le discrédit sur les autres. Sous-estimer la concurrence est dangereux. Quant à la vision d’avenir qui se résume à poursuivre le statu quo, c’est le piège qui a été fatal à tant d’entreprises trop sûres d’elles.»
Or ces temps-ci, la Suisse chante sur tous les tons l’hymne du «Y en a point comme nous». Tous s’y mettent. C’est le festival de l’autosatisfaction.
Il est légitime de se féliciter d’une économie saine qui a bien résisté à la crise. De là à ne voir autour de nous que des cancres, c’est s’aveugler.
Le candidat radical au Conseil fédéral, l’industriel Johann Schneider-Ammann, déclare au SonntagsBlick: «L’Union européenne? C’est un problème gigantesque, car ses membres sont totalement endettés.» Voyons les faits.
Quatorze Etats membres de l’UE affichent une dette publique supérieure à 60% du PIB en 20101. Neuf d’entre eux se situent à des niveaux moyens ou faibles2. Face à la Suisse, ces derniers affichent des performances comparables ou meilleures: notre dette approche 40%, elle était de 54% en 2004. Un beau résultat, reflet d’une gestion louable. Mais pas aussi exceptionnelle qu’on se le raconte.
Cela pour les caisses publiques. Et l’endettement privé? Ce talon d’Achille de tant de pays aux yeux des experts. Là, c’est la douche froide. Les ménages suisses trimbalent plus de dettes que les Américains (USA) et les Britanniques3! Pour une raison évidente: les propriétaires, encouragés par le fisc, amortissent très peu leurs emprunts hypothécaires.
En France ou en Allemagne, tout doit être remboursé en dix ou vingt ans: chez nous, les cédules passent de génération en génération. Ce qui inquiète ailleurs serait-il insignifiant chez nous? Cherchez la faille. Qui écoute les mises en garde de la BNS à ce propos, qui se penche sur les projets discrets du gouvernement conscient de la nécessité de supprimer les avantages accordés aux endettés? A peu près personne.
Et puis ce baromètre ne dit pas tout. Le brandir comme le fétiche de la vertu est absurde. La dette publique à l’est de l’Europe est minime, ce qui ne signifie pas que l’économie y soit saine. Inversement, un pays comme la Belgique est très mal noté à cet égard (100% du PIB) mais les marchés lui prêtent allégrement à des taux bas parce qu’en dépit du marasme politique, les entreprises vont bien et les particuliers ont de beaux bas de laine. Leur fortune, en pourcentage de leur richesse nationale, est deux fois celle des Autrichiens, sensiblement supérieure à celle des Allemands et des Français4.
Oui, direz-vous, mais regardez le chômage! Là, il est vrai, la Suisse est premier de classe. Ou presque. Ne serait-il pas honnête de rappeler aussi que les Pays-Bas, le Danemark, l’Autriche et la Slovénie peuvent se réjouir de chiffres approchants (entre 3,4 et 6%)? Tiens, tiens, leur appartenance à l’Union européenne ne les a pas empêchés de bien mener leurs affaires.
Notre réussite, nous la devons à nos efforts, certes, mais aussi à ceux des autres. Si l’industrie suisse tient admirablement le coup malgré la hausse du franc, c’est aussi, pour une bonne part grâce au succès spectaculaire en la matière des Allemands, nos premiers clients.
Personne n’est bon en tout ou faible en tout. Personne ne réussit en solo. Pas même le Wunderland Schweiz.
1 Il s’agit de la Grèce (124,9%), l’Italie (118,2%), la Belgique (99%), le Portugal (85,8%), la France (83,6%), le Royaume-Uni (79%), la Hongrie (78,9%), l’Allemagne (78,8%), l’Irlande (77,3%), Malte (71,5%), l’Autriche (70,2%), les Pays-Bas (66,3%), l’Espagne (64,9%) et Chypre (62,3%).
2 La Pologne (53,9%), la Finlande (50,5%), la Lituanie (48,5%), le Danemark (46%), la Suède (42,6%), la Slovénie (41,6%), la Slovaquie (40,8%), la République tchèque (39,8%) et la Lettonie (38,6%). Les quatre membres les moins endettés sont la Roumanie (30,5%), le Luxembourg (19%), la Bulgarie (17,4%) et l’Estonie (9,6%). Suisse: 40%.
3 Source: McKinsey Global Institute. «L’Agefi» du 8 juin 2010.
4 Source: ING Focus. «Die Welt» du 21 août 2010.
Tags: Jacques Pilet, PIB, BNS,
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