Mais quelle mouche a piqué Yvan Perrin? Lui auraitelle administré un sérum de vérité? «En politique, il y a des moments de grande solitude… comme ces jours-ci», répète-t-il à l’envi dans les interviews. Puis: «Je ne donne pas cher du Gripen.» Ou alors, concernant son parti: «Oui, j’en ai parfois gros sur la patate d’assurer le service après-vente, d’expliquer des choses que je n’ai pas comprises moi-même.»
Dans ce grand déballage se mêlent le revirement de son parti sur le sauvetage d’UBS – d’abord exclu puis, sur un mot de Christoph Blocher, accepté; la piteuse candidature de Bruno Zuppiger au Conseil fédéral, dont il a appris les démêlés avec la justice en même temps que les journalistes.
Il pense encore à la tentative, au matin du 14 décembre, d’attaquer un siège radical, manœuvre orchestrée par les 3B (Blocher – Brunner – Baader). Autant d’actions non concertées au sein du parti. «Et maintenant le Gripen!»
Oui, il dit les choses comme cela, Yvan Perrin, 45 ans, vice-président de l’UDC jusqu’au 5 mai. Et, sur un ton très libre, comme libéré, il les dit beaucoup parce qu’il est partout. Très sollicité en raison des déboires que connaît son canton, entre la faillite de Xamax et la zizanie au gouvernement, il se retrouve désormais au cœur d’un débat qui passionne les foules: l’achat des nouveaux avions de combat. Alors que l’inspecteur Perrin vient de quitter la police neuchâteloise, il n’en mène pas moins une enquête – sous la houlette de son camarade de parti Thomas Hurter – au sein de la souscommission de la politique de la sécurité. Un groupe de parlementaires chargé de déterminer sur quelles bases le Conseil fédéral a tranché en faveur de l’avion de combat Gripen.
Enquêter, ce fut son métier durant vingt ans, jusqu’à fin janvier, autant dire hier. Alors, si l’on en croit Grégory Jaquet, inspecteur à la Police judiciaire neuchâteloise et qui a partagé son bureau durant quatre ans: «Ceux qui ont quelque chose à cacher peuvent trembler.» L’ex-collègue précise: «Parce que Yvan Perrin est un redoutable enquêteur, à la fois acharné, rigoureux et créatif. Vous lui confiez dix classeurs fédéraux et il vous déniche les trois phrases qui dénouent une affaire.» Le principal intéressé confirme qu’il va mettre ses connaissances professionnelles au profit de la politique. La question étant: «Comment le Gripen est-il arrivé en tête de l’évaluation?» Alors qu’il est «indéfendable» en votation populaire? «Même pour des tâches de police aérienne, il est jugé insuffisant.» Et d’ajouter: «Cet avion représente un risque industriel majeur. La dernière fois que la RUAG (l’entreprise d’armement de la Confédération, ndlr) a bricolé un hélicoptère, il n’était plus capable de voler.» Pour l’instant, le parlementaire ne peut pas s’expliquer le choix du Conseil fédéral. «Il fallait peut-être sauver le soldat RUAG qui ne va pas très fort. Sur les 3,1 milliards du projet, 1,7 irait à cette entreprise pour des travaux de montage.» Mais, patience, la sous-commission a encore des dossiers à étudier, des fonctionnaires de l’armée à auditionner.
Sauver le soldat Maurer? «Je vis très mal ce qui se passe en ce moment», avoue le conseiller national. Si Yvan Perrin a déclenché les rires du public dimanche dernier lors de son passage à l’émission La soupe, notamment quand les animateurs lui demandaient si Ueli Maurer était «un incapable», lui ne s’y est pas amusé du tout. «C’était un dimanche triste.» Il serre la mâchoire: «Ueli Maurer était un communicateur hors pair quand il présidait le parti. Je ne comprends pas ce cafouillage.» Pourtant la messe n’est pas dite. Pas encore. Oui, l’inspecteur Yvan Perrin en est parfaitement conscient: l’enquête pourrait coûter la peau d’Ueli Maurer. «Ce serait regrettable que le ministre de la Défense ait mené tout le monde en bateau. Mais il est possible aussi que d’autres conseillers fédéraux aient joué un rôle déterminant.» Parce que le Gripen, «ce n’était pas le premier choix», affirme le Neuchâtelois. Quand le conseiller fédéral a-t-il pris sa décision? Avant d’aller au Conseil fédéral? A-t-il été contraint par ses collègues? Ses propres services l’auraientils trompé? Nous n’en saurons pas davantage. Pas encore.
«CEUX QUI ONT QUELQUE CHOSE À CACHER PEUVENT TREMBLER.»
Grégory Jaquet, inspecteur à la Police judiciaire neuchâteloise
De grands moments de solitude, ce n’est pas la première fois qu’Yvan Perrin en traverse. Enfant, souffrant d’«une obésité encombrante», il se réfugie dans la lecture, 21 tomes de l’encyclopédie Tout l’univers, puis des ouvrages historiques, de la littérature. Aujourd’hui encore, il se régale des mots et de la réflexion d’un Tocqueville, se plonge dans l’étude des empires grec et romain. Une soif de savoir jamais assouvie. Vers 14 ans, il perd 20 kilos mais gagne une terrible acné. «Le pire moment, au gymnase, c’était de me découvrir le matin dans le miroir.» Difficile avec les filles? «Pas difficile, inexistant. En fait, je suis né à 22 ans!» Cette autodérision désarmante date d’alors. «Mieux valait que je commence à rire de moi plutôt que de laisser les autres le faire.» Curieusement, il raconte pourtant une adolescence joyeuse, du temps passé à aider son oncle agriculteur: «Je m’épanouissais tout seul sur mon tracteur, auprès de mes sapins.» D’ailleurs, son village de La Côte-aux-Fées, son coin de paradis perché au bout du Valde-Travers, il ne le quittera jamais. Comme il n’épousera pas celle qui est sa compagne depuis seize ans. Parce que le mieux est l’ennemi du bien.
Après les kilos puis les boutons, Yvan Perrin se libère de l’autoritarisme de son parti. Un homme l’observe avec intérêt. C’est Jean Studer, le grand argentier socialiste du Gouvernement neuchâtelois, lui qui, par le passé, se moquait de cet UDC «sous la coupe de Christoph Blocher». Ce même Jean Studer qui ouvrit l’enquête qui conduisit à la démission d’Yvan Perrin après vingt ans passés à la police, essentiellement comme inspecteur de la brigade des stupéfiants. Parce que le policier avait déclaré entrer en matière sur l’usage de la torture dans certains cas extrêmes. «Yvan Perrin a acquis une distance critique envers son parti. Il a peut-être tué le père. Ou plutôt vécu une désillusion, dit Jean Studer qui ne se moque plus. C’est douloureux, une désillusion. Il se trouve désormais à un moment charnière de sa vie.»
Sincérité. En effet, Yvan Perrin quitte la police, bientôt la viceprésidence de l’UDC suisse et, déjà, dévoile ses intentions, écarte la chrysalide: il est candidat à la candidature pour les élections au Gouvernement neuchâtelois d’avril prochain. Un pari osé, mais pas impossible pour un politicien apprécié jusque dans les rangs socialistes. Le conseiller aux Etats Didier Berberat, malgré d’importantes divergences politiques, admet qu’il a de bons contacts avec «cet homme qui parle avec sincérité». Alors même si aucun nouvel avion de combat ne décolle, Yvan Perrin, lui, c’est sûr, va voler de ses propres ailes.
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