texte Philippe Le Bé photos john lee|aurora photos
Ce mardi 21 avril 2009, il règne une inhabituelle et légère tension électrique au siège de la société Fuseproject, Folsom Street 528, San Francisco. Yves Behar (41 ans), son fondateur il y a tout juste dix ans, tout aussi rapide et libre que l’électron, va et vient, paroles et gestes précis à l’attention de sa dizaine de collègues présents, tous concentrés devant leur ordinateur. «La sculpture Anima Terra devait partir ce matin pour s’installer dans la collection permanente de la nouvelle aile de l’Art Institute of Chicago. Nous avons connu de petits problèmes de production. Elle ne part que ce soir à 6 heures. Cela arrive souvent quand on fait de l’expérimentation.»
Dotée d’une lumière intérieure en mouvement et subtilement colorée, Anima Terra, comme son nom le suggère, «donne une âme» au lieu qu’elle habite. Commandée à Fuseproject par le Musée de Chicago et l’architecte italien Renzo Piano qui s’est vu confier l’agrandissement de celui-ci, elle est la toute dernière création d’Yves Behar. Elle a été réalisée en collaboration avec le groupe industriel coréen Samsung, très actif dans les diodes électroluminescentes (LED).
Le «laboratoire». Depuis sept ans, le designer vaudois s’initie à la technologie du LED avec bonheur. De son «laboratoire» émergent un beau jour de «vraies idées». Comme ce luminaire de bureau posé sur l’étagère de la petite salle de conférences du studio. Fruit d’une collaboration avec le groupe Herman Miller, plus grand constructeur mondial du meuble de bureau, il est l’aboutissement de projets purement expérimentaux. «Voyez cette lumière froide, qui devient maintenant plus romantique, sans passer par le rouge ou le vert!» En un rien de temps, l’homme aux boucles blondes passe du techno-manager expérimenté au Petit prince émerveillé.
Quinze projets à la fois. Considéré par le magazine américain Time comme l’un des 25 créateurs visionnaires de la planète, Yves Behar gère aujourd’hui une bonne quinzaine de projets à la fois, dans les domaines les plus variés, de l’ordinateur portable pour enfant à la moto électrique, en passant par l’oreillette bluetooth et le préservatif masculin (lire plus bas). Que de chemin parcouru depuis sa venue aux Etats-Unis qui remonte à une vingtaine d’années! En 1989, ce Lausannois né le 9 mai 1967, fils d’un père d’origine turque et d’une mère d’origine est-allemande, entreprend des études à l’Art Center College of Design de La Tour-de-Peilz, près de Vevey, avant de les poursuivre dans la maison mère de l’école à Pasadena (Californie).
Energie créatrice. Pourquoi avoir traversé l’Atlantique? Yves Behar se souvient que «dans les années 80, grandir créatif en Suisse, un pays qui ne voulait pas évoluer, c’était vraiment difficile». Certes, aujourd’hui, la Suisse est devenue «un pays comme un autre». Mais c’est bel et bien dans la Silicon Valley et particulièrement à San Francisco, capitale nord-américaine du design industriel, que le Vaudois a puisé son énergie créatrice. Et c’est tout aussi bien en américain ou en français qu’il parle de son métier, de ses ambitions, de sa vie.
De 1992 à 1995, la Silicon Valley connaît plus que jamais une explosion des nouvelles technologies. Aux ordinateurs destinés à l’industrie succèdent les ordinateurs personnels qui font massivement appel aux designers. Le moment rêvé pour Yves Behar de participer au mouvement et d’enrichir sensiblement ses connaissances tout en goûtant aux saveurs irrésistibles de l’esprit d’entreprise à l’Américaine. Un passage au sein de Frogdesign et Lunar Design lui permet de travailler pour Hewlett-Packard, Apple, Silicon Graphics, etc. Cependant, très vite, le designer se lasse d’un travail qu’il juge très répétitif. «On utilisait mon expertise en fin de développement, tout en aval, comme un objet de décoration. Le design doit au contraire se construire tout en amont, au cœur du projet, voire au cœur de l’entreprise elle-même.» Comme on n’est jamais mieux servi que par soi-même, Yves Behar fonde la matrice de sa vision créatrice. Dès 1999, Fuseproject, par son nom même, résume cette idée de fusion entre l’idée et l’objet, la technologie et l’art.
Avec Nicholas Negroponte. Une rencontre va donner une forte impulsion à la visibilité d’Yves Behar, celle de Nicholas Negroponte, avec qui il collabore aujourd’hui depuis cinq ans. Informaticien américain d’origine grecque, Negroponte est professeur et chercheur au Massachusetts Institute of Technology (MIT). Il y a notamment fondé le Media Lab, un centre spécialisé dans la communication du futur. Au début des années 2000, lui vient l’idée de créer un ordinateur spécialement destiné aux enfants des pays émergents. Il s’agit de trouver une alliance entre l’éducation, la technologie et le design. L’appareil doit donc être efficace, résistant aux intempéries, à la chaleur et aux chocs, peu gourmand en énergie, ludique et convivial. Et tout cela pour un prix n’excédant pas 100 dollars!
Au départ, l’initiative de Negroponte semble totalement saugrenue aux yeux des géants de l’informatique tels que Microsoft et, surtout, Intel. Craig Barrett, président du conseil d’administration d’Intel (il prend sa retraite en mai prochain), qualifie ce projet de «gadget à 100 dollars».
Nicholas Negroponte ne se laisse cependant pasdémonter. Il cherche un partenaire pour le design. Paola Antonelli, conservatrice du département d’architecture et de design au Museum of Modern Art de New York lui recommande Yves Behar. En 2004, les deux hommes se rencontrent au siège de Fuseproject. Deux à trois heures d’entretien. L’entente est totale. Tous deux à contre-courant, Behar et Negroponte se disent d’autant plus convaincus de la faisabilité du projet que l’industrie des technologies de l’information n’y croit pas. Le One Laptop Per Child (un ordinateur portable par enfant) est né. Et son premier modèle, le XO, apparaît sur le marché, de la taille d’un manuel scolaire et plus léger qu’un plateau de déjeuner. Conçu pour les enfants, il est doté du système pair à pair (peer to peer) qui permet à plusieurs ordinateurs de communiquer, de partager des fichiers, etc.
Portable à 100 dollars? A la fin de cette année, quelque 2 millions de modèles XO auront été vendus, notamment au Pérou, au Mexique, en Uruguay et Argentine, en Mongolie, au Ghana et au Rwanda. Et, comme cela vient d’être annoncé, également en Inde. Quant au prix, il est plus proche des 200 que des 100 dollars. «Le billet vert a chuté alors que le prix des composants en termes réels n’a pas diminué», explique Yves Behar qui parle plutôt aujourd’hui d’un «ordinateur à 100 euros». Cet homme a vraiment le sens du marketing! Quant aux concurrents, dont Asus, HP, Intel et Lenovo, ils se sont eux aussi lancés dans la course. Le patron de Fuseproject n’en fait apparemment pas tout un fromage, allant jusqu’à déclarer: «J’aurais préféré que nos concurrents nous copient davantage en mettant autant d’attention que nous sur la nature des utilisateurs, à savoir les enfants, ce qui n’est pas le cas.»
Internet à l’école. L’éducation, c’est assurément la priorité des priorités aux yeux d’Yves Behar qui regrette que les gouvernements ne se montrent pas plus actifs dans le soutien apporté à l’ordinateur portable à l’école. «Certains enseignants ont radicalement changé leur méthode d’éducation. Auparavant, après quinze minutes de cours, l’attention de leurs élèves déclinait sensiblement. Depuis qu’ils ont leur One Laptop Per Child (OLPC), ces derniers font des recherches sur internet, échangent des informations, si bien que lorsque le professeur reprend son cours, leur attention et leur intérêt sont en éveil.»
XO-XO. Alors que la première version de l’OLPC tente de s’imposer malgré une concurrence commerciale redoutable, une seconde génération débarquera sur les marchés d’ici à 2011: le XO-XO, un ordinateur portable sans clavier (lire l’encadré ci-dessus). L’un de ses principaux atouts est la création d’une plateforme informatique sur laquelle d’autres utilisateurs peuvent construire leur propre unité de fabrication et de distribution. Il s’agirait donc de stimuler une fabrication locale, par exemple en Russie ou en Amérique latine pour les écoles de ces pays. Yves Behar ne fait pas d’argent avec un tel projet pro bono. «L’école n’est pas un marché.» Qu’en est-il exactement? Quels sont le chiffre d’affaires et le résultat de Fuseproject, qui emploie 30 collaborateurs à San Francisco et 5 à New York? «Les Suisses sont les seuls à me poser ce genre de question. Les Américains ne le font jamais», s’étonne le designer, presque choqué. Nous n’en saurons pas plus. Même au pays de la transparence, il y a toujours de la place pour quelques zones d’ombre.
L’attrait des start-up. La moitié environ des projets de Fuseproject est réalisée en partenariat avec de grandes sociétés comme Samsung, Coca-Cola, Louis Vuitton, Herman Miller, Johnson & Johnson, Canal+, etc. C’est assurément avec ces dernières que les entrées de revenus sont les plus importantes. L’autre moitié des projets concerne des start-up. Collaborer avec de tout jeunes patrons d’entreprise, c’est pour Yves Behar la porte d’entrée idéale afin de mettre en pratique sa vision du «design from the inside out». Partir de l’intérieur, de l’essence même d’un projet, jusqu’à l’extérieur, sa substance. Ainsi, le designer de Fuseproject a aidé le projet Jawbone (développement d’une oreillette Bluetooth) à démarrer. Il en est aujourd’hui le Chief Creator Officer (CCO). C’est donc lui qui s’occupe de trouver les noms des produits, du packaging, de la vente en magasin, de la publicité, etc.
Quand il le peut, Yves Behar plonge le plus profond possible dans la vie de l’entreprise. C’est par exemple le cas avec Mission Motors, une toute jeune société basée à San Francisco avec laquelle il développe une moto électrique (voir page 46). Fuseproject ne s’est pas contentée du design industriel mais a aussi planché sur l’identité de la société, a créé son site web, etc. Il faut entendre parler Yves Behar de cette moto 100% électrique dont le plus important est ce qui n’existe pas: le pot d’échappement! Qu’a-t-elle donc de plus que les autres car, comme la rose du Petit Prince, elle aurait tort de se croire seule au monde? «Une expérience de conduite et de la vitesse, une sensation inégalables!» Il n’y a pas de changement de vitesses. En 6 secondes, on passe de 0 à 160 kilomètres/heure. Elle ne vibre pas. «On entend le vent, les pneus sur la route.» Le design dans tout cela? «Il est partout, dans la structure de l’engin, l’aérodynamique, l’ergonomie.»
But non lucratif. Au-delà de sa dimension technologique, le design revisité par Yves Behar a aussi une dimension sociale avec des projets non lucratifs. Dans l’éducation, encore une fois, Fuseproject s’est alliée avec l’un des plus grands entrepreneurs de la Silicon Valley, Neru et Vinod Khosla, pour fabriquer des livres de classe flexibles qui peuvent être composés et actualisés selon les besoins grâce à internet. Dans la santé, Fuseproject a imaginé le NYC Condom: un préservatif dont le design et les distributeurs ont été spécialement réalisés pour la ville de New York qui en distribue gratuitement désormais 39 millions par an, quatre fois plus que les prévisions les plus optimistes. «Je crois que le design a un rôle à jouer pour améliorer les choses. Donc 20% de notre créativité est investie pour un monde meilleur, un design social.»
Pusillanimité helvétique. Et la Suisse? Yves Behar ne l’a pas oubliée, lui qui a notamment conçu le design de Swissnex à San Francisco. Il s’agit d’une organisation dirigée par Christian Simm et qui ne ménage pas ses efforts pour mettre en relation les esprits les plus créatifs de la Suisse et des Etats-Unis. En sens inverse, la Suisse a largement oublié son designer de talent. «Canal+ m’a contacté pour le design de sa boîte de réception, Le Cube, alors que Paris dispose de Philippe Stark et de Jean Nouvel. De Suisse, personne ne m’a jamais appelé.» Il y a comme un brin d’amertume dans ce constat. Régulièrement, Yves reçoit de son père, par internet, des articles de presse faisant référence au «designer français Yves Behar». Ah, les charmes de la mondialisation!
Si les industriels suisses sont absents, les milieux universitaires répondent à l’appel. Ainsi l’EPFL+ECAL Lab, cette nouvelle unité de l’Ecole polytechnique fédérale de Lausanne (dirigée par Nicolas Henchoz) qui collabore avec l’Ecole cantonale d’art de Lausanne (sous la direction de Pierre Keller), est associée à un projet qui réunit par ailleurs trois autres écoles d’art, dont le California College of Arts (CCA), à San Francisco. Yves Behar, décidément partout, dirige le département design du CCA. Sunny Memories, le nom de ce projet, utilise l’énergie solaire pour garder certaines données en mémoire. Des bornes d’information placées sur les pistes cyclables à la réfrigération d’appareils frigorifiques portables, les applications sont nombreuses.
A l’image de Platon. Le développement durable, l’éducation, la santé, notamment dans les régions du monde les plus déshéritées, tels sont donc les moteurs d’enthousiasme d’Yves Behar qui voit finalement le design comme la meilleure alliance du beau, du bon et du vrai. Comme les trois côtés d’un triangle équilatéral. Platon, pour qui tout ce qui est beau est aussi bon et vrai, apprécierait la démarche. A l’image de la sculpture Anima Terra, les objets n’ont de sens que par la lumière intérieure qui révèle l’âme de ceux qui les ont conçus.
Technologies vertes. Le design peut-il changer le monde? «Si le monde veut vraiment changer, le design peut jouer un rôle important», réplique Yves Behar, convaincu qu’il est vain de chercher à consommer moins, à vivre moins car «ce n’est absolument pas dans la nature humaine». Selon lui, «il nous faut faire plus avec moins, c’est-à-dire plus intelligemment, plus efficacement». Qu’on en finisse donc avec les technologies anciennes comme l’imprimerie, le moteur à explosion ou la construction désuète des bâtiments. «Après l’ordinateur et internet, la Silicon Valley opère le grand virage des technologies vertes.»
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