Pression sur les salaires réels, stratégies des entreprises face à la crise, inégalités régionales: spécialiste du marché du travail, le vice-recteur de l’Université de Genève livre son analyse.
Dans la conjoncture actuelle, comment voyez-vous l’évolution des salaires en 2010?
Cela dépendra du secteur. Dans les médias, l’horlogerie ou les machines, on peut s’attendre à une baisse des salaires réels de 0,5 à 1%, liée à l’inflation et à la stagnation des salaires nominaux. Les secteurs exportateurs vont aussi souffrir de la cherté du franc suisse. A l’inverse, la chimie, la pharmacie et les domaines de la santé sont moins sensibles à l’évolution du revenu des ménages: on a besoin de médicaments quelle que soit la conjoncture. On devrait là avoir des hausses de salaires, ainsi que dans les banques, paradoxalement.
Comment l’expliquer?
Par le type de stratégie de l’entreprise face à la crise. Soit on réduit les effectifs, mais on essaie de «récompenser» ceux qui restent, comme dans les banques; soit on préserve l’emploi, mais sans augmenter les salaires. Si l’entreprise a investi dans son personnel en lui offrant des formations continues, elle cherchera à le conserver, en ayant recours au chômage partiel.
Mais cette dernière mesure arrive parfois à son terme…
C’est vrai, et c’est préoccupant. Certaines entreprises doivent quand même licencier, malgré le ballon d’oxygène assuré par le chômage partiel. Pourtant cette politique reste très utile à mes yeux. Etre maintenu en emploi à temps partiel permet de chercher ailleurs, et surtout de réduire la période de chômage qui pourrait suivre malgré tout. C’est très important, car après 18 ou 24 mois d’inactivité, le retour en emploi est beaucoup plus difficile.
Le chômage affecte-til surtout les jeunes?
Les médias se focalisent sur le chômage des jeunes, parce qu’il est élevé. Mais les jeunes peuvent faire une formation supplémentaire, un séjour à l’étranger, apprendre une langue… Ils ont des stratégies d’attente. Le chômage des plus de 50, 55 ans, est beaucoup plus problématique, parce qu’il est plus long: ces personnes ont de longues années d’expérience, donc d’autres attentes salariales et des charges sociales bien plus élevées, en raison du deuxième pilier.
Quels sont, dans cette crise, les secteurs stabilisateurs de l’économie suisse?
Outre la chimie/pharma et la santé publique, la construction a joué ce rôle, grâce à la politique de relance pratiquée à juste titre par les autorités pour stimuler les dépenses d’investissement. Le commerce de détail a aussi joué ce rôle-là cette année, grâce à une hausse globale des salaires de 2,2%, conjuguée à une inflation plus faible que prévue. Mais je crains que ce rôle ne s’estompe.
Pourquoi?
On entre dans une phase difficile pour les ménages suisses: baisse des salaires réels pour certains, stagnation ou très faible augmentation pour la grande majorité, et hausse des primes maladie grevant le pouvoir d’achat. Et un taux de chômage qui non seulement va encore croître, mais aussi durer, parce que la reprise, dont on observe les premiers signes, n’est pas encore créatrice d’emplois. Je pense qu’il faudra une année ou plus pour sortir de cette situation.
Quelles sont les couches de la population les plus touchées?
Malheureusement, la crise accroît les inégalités. Le chômage touche d’abord les moins qualifiés, donc les plus bas salaires. D’autre part, ces personnes travaillent dans des secteurs où la progression des salaires est faible, si l’on excepte le commerce de détail qui a connu des améliorations: l’hôtellerie, le tourisme… C’est très préoccupant, et pas seulement pour des questions d’équité: une meilleure justice redistributive est aussi, à mes yeux, un facteur de croissance économique.
Les conflits sociaux vont-ils s’accentuer?
C’est en effet une source de conflits potentiels, mais en même temps, la peur de perdre son emploi est un facteur de repli plutôt que de revendications. D’autre part, il n’y a pas de licenciements de masse en Suisse, composée essentiellement de PME. Quand une petite entreprise licencie deux personnes, cela ne déclenche pas un mouvement social. Cela affecte le climat psychologique, mais c’est beaucoup moins visible que dans l’industrie automobile, par exemple, qui emploie des dizaines de milliers de personnes.
Mais ce climat d’insécurité n’est-il pas très différent d’une région à l’autre?
C’est vrai que l’arc jurassien est largement sinistré. A Genève, les recettes fiscales diversifiées, provenant notamment du secteur bancaire, permettent à l’Etat de soutenir la conjoncture. Mais à Neuchâtel ou dans le Jura, très tributaires de l’industrie d’exportation, la baisse des rentrées fiscales oblige ces Etats à couper dans les dépenses, notamment d’éducation.
«UNE MEILLEURE REDISTRIBUTION EST UN FACTEUR DE CROISSANCE.» Yves Flückiger
PROFIL : YVES FLÜCKIGER
L’observatoire universitaire qu’il dirige publie régulièrement des études sur les salaires, les conditions de travail et les inégalités.
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Tags: Salaires 2010, Yves Flückiger, emploi, Suisse Romande,
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