LA SOLITUDE DE ZEP TELLE QUE SEULE SA FEMME CONNAÎT
Zep aime sa solitude. Il est seul chaque jour (dans l’atelier de 300 m2 de notre magnifique propriété avec vue sur le Mont-Blanc) assis à sa table à dessin. Il est tout seul face au doute, parce que personne ne peut comprendre qu’un type qui a autant de succès doute encore à chaque planche de chaque album d’être un bon dessinateur ou un scénariste intéressant. Bien sûr, je suis sa femme, je le comprends, je le console souvent, je le connais bien, j’ai les mots qu’il faut: «Tu me fais chier avec ta déprime d’album» ou «Mais bien sûr, je vais pleurer.»
Quand Jean-Claude Camano, notre précieux agent, n’est pas à son côté, Zep est seul face aux 2453 demandes de toutes provenances qui assaillent quotidiennement sa messagerie: «Cher Zep, vous avez l’air tellement gentil dans les journaux, ça vous dirait de dessiner le fairepart de mariage de mon cousin Maurice qui est au chômage et n’a plus un rond (mais vous avez l’air aussi tellement généreux dans les journaux)?»
Zep est seul aussi dans la foule qui veut un autographe tellement elle l’aime et qui l’aime tellement qu’elle en a vraiment rien à foutre que Zep ait un avion à prendre dans quinze minutes.
Il est aussi tout seul devant sa glace à constater que, eh oui! mon vieux, toi aussi tu vieillis, tout seul à supporter ces insoutenables douleurs qui tiraillent ses tripes parce que c’est aussi ça, être un auteur: on est penché sur sa planche, on cherche, on trace, on rate, on gribouille, on cherche encore, on fouille son esprit pour trouver le mot juste, l’expression qui fait vibrer… Et on se rend pas compte que, pendant ce temps, on se bourre le bide de chocolat au lait suisse.
Carnets de croquis. Il faut le voir, si touchant, si concentré, assis n’importe où, tant pis si on est tout sale, et qui reste là des heures, tout seul, dans cette position tellement inconfortable, avec un de ses beaux carnets de croquis remplis de merveilles sur les genoux, et ça dessine et ça peinturlure juste parce que cet arbre, là, devant lui, putain il est trop beau. Je l’aime ce Zep qui regarde un arbre et qui ne voit même plus que le monde continue de tourner, que la vie défile et qu’un oiseau lui a chié sur l’épaule. Tout le monde aime ce Zep solitaire qui sait si bien admirer les belles choses, qui sait s’en remplir tellement les yeux et le cœur qu’il en déborde même un peu par la main, sur un petit bout de papier. Tout le monde sent dans ses dessins et dans ses BD que Zep, c’est aussi ce monument à la gloire du temps suspendu.
On connaît moins le Zep assis sur le bord de son lit, tout seul, berçant une de ses belles guitares et chantant sa nostalgie de sa douce voix de rocker repenti. Moi, je le connais, ce Zep. Et je peux vous dire que parfois, dans ces moments, je rêve de le rejoindre, de m’asseoir à côté de lui, de prendre une de ses partitions de Bob Dylan et de la lui faire bouffer.
En Zep, il y a ce petit garçon curieux si attachant à mèche blonde que j’ai souvent envie de prendre dans mes bras, parce qu’il a l’air tout seul et que personne n’est venu le prendre à l’école; il y a cet homme qui dessine au pied d’un arbre, qui a l’air si seul, mais c’est tellement pas vrai puisqu’il a son carnet de croquis; il y a cette star énorme (le chocolat…) qui sait apprécier son succès parce que, malgré cette solitude très entourée que seuls connaissent les gens célèbres, Zep est resté Philippe; il y a l’homme que j’aime, mystérieux, drôle à se pisser dessus, sexy, intelligent, adorable, emmerdeur et passionnant. Lequel est le vrai Zep? Sûrement tous à la fois, on s’en fout. En tout cas, Zep est seul tout le temps et ce que je préfère, c’est quand il est seul avec moi.
PAR HÉLÈNE BRULLER Dessinatrice genevoise, épouse de Zep.
Tags: Zep, Hélène Bruller, Mudac, Titeuf, bande-dessinée,
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