L’ENFANCE DE L’ART DU GALOPIN ZEP
De Tom Sawyer au Petit Spirou, de Bibi Fricotin au Petit Nicolas, du Bon petit Diable à Cédric, de Max und Moritz à Corinne et Jeannot, des Katzenjammer Kids aux Peanuts, les galopins pullulent. Héritier d’une longue tradition, Titeuf diffère de ses prédécesseurs par un supplément d’âme dont l’emblématique banane n’est que le prolongement capillaire. Roba qui, pour avoir donné vie à Boule & Bill, s’y connaît en matière de gosses, le relevait: «Zep renouvelle l’art de faire parler les enfants.» Le dessinateur genevois sait dessiner le sourire de l’enfance, mais aussi révéler les zones d’ombre de cette période de la vie. Les têtes blondes ne sont pas des anges. Leur zigouigoui les turlupine, elles sont cruelles.
Zep saisit à la perfection les contradictions d’un âge où l’on est tiraillé entre Bambi et Terminator, encore tendre et déjà conquérant, pareillement émerveillé par un papillon et une crotte de chien. L’aspect de Titeuf, «une patate avec une mèche dessus» pour reprendre la définition qu’en donne son créateur, traduit cette ambivalence. Zep a une conception toute personnelle de la néoténie1. La forme du crâne rappelle l’œuf originel. La lèvre supérieure proéminente tend encore au lait maternel. La rondeur du pif renvoie à l’école franco-belge. Mais les yeux, à la place d’être immenses comme ceux des gentilles créatures de Disney, sont réduits à leur plus simple expression: deux points, comme ceux de Tintin.
Puissance de l’imagination. Cet ensemble de rondeurs vaguement difformes se résout en rostre jaune, en protubérance solaire, en mèche rebelle hypertrophiée. Ce rai de lumière qui précède l’enfant éclaire les ténèbres et proclame la toute-puissance de l’imagination. Et il en faut pour faire sa place dans un monde vaste, hostile, incompréhensible, où rôdent le grand Diego, la terreur des préaux, et le spectre du chômage, sans oublier ces créatures antinomiques que sont les filles...
En matière de fantaisie, Titeuf est surarmé. «Personnalité imaginative» diagnostique le psychologue scolaire, visiblement dépassé par le sujet. Normal: l’enfance ne relève pas du rationnel. C’est un territoire enchanté peuplé d’ogres et de fées. Tout y semble possible. Pour l’enfant-licorne qu’est Titeuf, il est plausible qu’un bâtonnet de poisson pané plongé dans le bocal du cyprin doré2 reprenne forme et vie. Ou que le pauvre chat laminé par le trafic automobile revienne d’entre les carpettes, souple et soyeux comme au premier jour. Quant aux mots qui permettent d’appréhender la réalité, ils s’avèrent rétifs, ambigus. Titeuf dit doctement «zizi sexuel» et cette tautologie fait le tour du monde. Il cherche les mots cochons dans le dictionnaire et s’affole de tomber sur une expression comme «spéculer sur la métaphysique», qui renvoie sans doute à des pratiques d’une obscénité inouïe.
Zep a longtemps habité au-dessus d’une école. Il n’avait qu’à se pencher par la fenêtre pour consulter sa documentation – les vêtements, les jeux, les platanes... Mais la base de son travail, c’est la mémoire. «Quand j’étais gamin, j’étais très introverti. J’imaginais plus que je ne vivais. Il y a des choses qui remontent à la surface maintenant.» Dans Découpé en tranches (Ed. du Seuil, 2006), livre de nature autobiographique, le dessinateur exprime avec une émouvante justesse la difficulté qu’il y a à devenir adulte, à dominer la complexité du monde, à renoncer aux rêves, aux superpouvoirs – voler, voir à travers les choses, voyager dans le temps... Parce que Zep a su préserver les facultés d’émerveillement qui sont l’apanage de l’enfance, ses lecteurs retrouvent un reflet de leur passé révolu ou rient de se voir si drôles dans le miroir qu’on leur tend. Il ne faut pas sousestimer la gravité de Titeuf: le poulpiquet embanané ressent cette nostalgie qui commence au sortir du berceau. L’avenir appartient aux enfants, mais eux regrettent déjà les jouets perdus, les Noëls d’antan, les grandes vacances de l’été passé, et tous les rêves dont ils pressentent l’impossible réalisation. Zep saisit comme nul autre cette dissonance.
ZEP SAISIT LES CONTRADICTIONS D’UN ÂGE OÙ L’ON EST TIRAILLÉ ENTRE BA MBI ET TERMINATOR. Antoine Duplan
PAR ANTOINE DUPLAN Journaliste culturel à «L’Hebdo», spécialiste cinéma et BD.
1 La néoténie décrit, en biologie du développement, la conservation de caractéristiques juvéniles chez les adultes d’une espèce ou le fait d’atteindre la maturité sexuelle par un organisme encore au stade larvaire. 2 Poisson rouge d’aquarium.
Zep: le portrait dessiné. Collectif. Edité par BD-Fil et le Mudac, 180 p. En librairie le 17 juin.
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