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Zimbabwe: «À la fin, le peuple gagne toujours»

Par Chris Kabwato - Mis en ligne le 11.12.2008 à 06:00

Témoignage. Chris Kabwato, journaliste zimbabwéen, revient de Harare. Il raconte comment son pays, jadis prospère, a sombré dans les ténèbres sous le joug d’un dictateur fou en 2008, année des 60 ans de la Déclaration des droits de l’homme.

PROFIL

Chris Kabwato
40 ans, journaliste et opposant réfugié en Afrique du Sud, il dirige Highway Africa, un programme d’études des médias de la Rhodes University. Auteur de reportages dans son pays, il est aussi rédacteur en chef de Zimbabwe in Pictures, une agence d’images online.
Le 3 décembre 2008, tôt le matin, huit personnes ont pénétré dans la maison de Jestina Mokoko, à la sortie de Harare. Ces hommes en armes l’ont enlevée sous les yeux de sa famille qui, depuis, est sans nouvelles. Ceci n’est pas un kidnapping ordinaire. Jestina est la directrice du Zimbabwe Peace Project, une organisation qui documente les violations des droits de l’homme. Ce n’est pas un cas isolé non plus. C’est là le sort réservé à ceux qui s’opposent à Robert Gabriel Mugabe, le chef du Zimbabwe depuis 1980.

La même semaine où Jestina a été enlevée, les Zimbabwéens ont été frappés d’une nouvelle fatalité, une épidémie de choléra due à l’insalubrité de l’eau. Dans la capitale, plus de 500 personnes sont mortes pour l’avoir bue. Un bilan de l’ONU fait état de 12’700 personnes infectées, mais l’Unicef estime que la situation est plus grave encore et articule le chiffre de 60’000 malades. Mourants. La raison pour laquelle l’eau de Harare est impure est simple: le pays n’a plus d’argent pour se payer les purifiants chimiques destinés à assainir les conduites.

La même semaine toujours, la population a vu fondre sur elle de jeunes officiers de l’armée qui ont pillé les magasins, frustrés de n’être pas payés. Et ils ne l’ont pas été parce que les banques ne fonctionnent plus. Le Zimbabwe n’a plus d’argent. Il n’y a pas assez de billets imprimés et le gouvernement a fixé des limites sur les sommes que chacun est en droit de retirer. Le taux d’inflation du pays a atteint 200’000’000% et bien des magasins refusent à présent le dollar zimbabwéen comme monnaie d’échange. Ils n’acceptent que le dollar américain et le rand sud-africain.
 
Le monde se ligue contre Robert Mugabe
«Je dis que le président Mugabe doit partir», a déclaré lundi 8 décembre Nicolas Sarkozy, président de l’Union européenne à l’occasion du 60e anniversaire de la Déclaration universelle des droits de l’homme. Le président français prononçait son discours à l’Elysée devant un parterre d’éminentes figures engagées pour la paix et les droits humains, le groupe The Elders qui compte l’ex-président américain Jimmy Carter et l’ancien secrétaire général de l’ONU, Kofi Annan. The Elders (les Anciens), fondé par Nelson Mandela, publiait la veille un rapport accablant pour le régime Mugabe. Le président kényan, Raila Odinga, de son côté, a demandé au président de l’Union africaine une réunion d’urgence et envisage l’envoi de troupes africaines pour déloger de force le régime en place à Harare.
 

Pays paralysé. Depuis mars 2008, le Zimbabwe est paralysé. Le 29 mars, les citoyens s’étaient rendus aux urnes et le parti d’opposition, le Movement for Democratic Change (MDC), avait remporté les élections parlementaires et la présidence au premier tour. Mais au second tour, en juin 2008, le principal rival de Mugabe, Morgan Tsvangirai, a été forcé de se retirer du fait de la violence exercée par l’armée, la police et les membres du parti au pouvoir, le Zanu, qui tuaient ses supporters. Mugabe s’est alors déclaré vainqueur.

Depuis lors, Mugabe s’accroche au pouvoir. L’Afrique du Sud a tenté de le pousser à former avec Tsvangirai un gouvernement d’unité nationale. Mais après un accord le 15 septembre, les deux parties n’ont pas réussi à s’entendre sur la répartition des ministères, Mugabe exigeant tous ceux qui contrôlent la sécurité (Police, Défense) et les médias (Information).

Depuis lors, le pays est de fait en faillite. Les hôpitaux n’ont plus de médecins, plus de médicaments, la principale université a fermé, comme la plupart des écoles. Il n’y a plus de nourriture dans les magasins et 80% des habitants sont sans emploi.
 
Promesses. Qu’est-ce qui a bien pu se produire dans mon pays depuis les promesses faites en 1980, à son indépendance, après une guerre violente entre les petits fermiers blancs et l’armée de libération de Robert Mugabe et Joshua Nkomo?

Le Zimbabwe est un pays de 150 000 kilomètres carrés peuplés de 13 millions d’habitants. Les colons britanniques, arrivés en 1890, l’avait appelé Rhodésie en l’honneur de Cecil John Rhodes, un colon fou qui rêvait de bâtir un empire du Cap au Caire et qui y a instauré un régime de terreur. De ce cauchemar colonial, les habitants de Rhodésie se sont réveillés en 1980, année de l’indépendance. Un moment de bonheur pour des millions de mes compatriotes. Dans son discours inaugural, Robert Mugabe avait appelé avec force à la réconciliation et à l’aide internationale pour reconstruire le pays. Ce qui fut fait.

J’avais 12 ans en 1980 et je me rappelle de l’espoir et des promesses des premières années Mugabe. Mais très vite les choses ont mal tourné. Mugabe et son ancien allié Nkomo se sont entre-déchirés, le premier accusant le second de complot – tribus et ethnies respectives à l’appui. Ce qui advint de 1983 à 1986 ne fut rien d’autre qu’un génocide. L’armée de Mugabe, entraînée en Corée du Nord, est entrée dans le Matebeleland (sud et ouest) où plus de 20 000 personnes ont été massacrées. Malgré tout, pour la période, le reste du pays a été préservé. Les médias n’ont jamais parlé de tout cela et Mugabe a continué de gagner en estime sur la scène internationale.
 
Platine et diamants. Lorsque j’étais à l’université en 1988, le pays semblait stable et prospère. Car il a des ressources. Il dispose des deuxièmes plus grandes réserves de platine du monde, après l’Afrique du Sud et d’importantes mines de diamant. Je bénéficiais alors d’une bourse généreuse puis d’un poste d’enseignant. Je vivais bien avec mon salaire.

Puis, en 1997, des signes avant-coureurs présageaient du pire. Le dollar zimbabwéen s’est effondré alors que le gouvernement devait des sommes massives aux vétérans de la guerre de libération qui menaçaient de rendre le pays ingouvernable s’ils n’étaient pas payés.

En l’an 2000, j’en ai eu assez et j’ai quitté mon pays avec ma femme et mes enfants pour vivre en Afrique du Sud. Nous n’étions pas les seuls. A ce jour, plus de 3 millions de Zimbabwéens ont quitté leur terre, des personnes formées et éduquées qui ne reviendront pas. Des forces vives perdues pour l’économie du pays. Je suis parti car je ne pouvais plus vivre dans une société où je devais passer des nuits blanches à faire la queue juste pour m’assurer d’avoir un plein d’essence. Entre autres.

Depuis, Mugabe est devenu toujours plus dictatorial. Les journaux ont été fermés. Le journal indépendant, Daily News, a vu son imprimerie dynamitée en 2003 puis il a dû fermer sur ordre du pouvoir. Le Zimbabwe est le seul pays en Afrique à n’avoir aucune radio ni aucune télévision privée. Les médias d’Etat jettent l’anathème sur ce qu’ils qualifient d’ennemis (intellectuels, activistes, opposition politique, hommes d’affaires, etc.). Tout le monde, sauf Mugabe, est accusé d’être responsable de la situation actuelle. La haine s’est emparée du pays.

Mugabe a 84 ans mais ne montre aucun signe de faiblesse. Au contraire, il se dit plus déterminé que jamais à combattre «les impérialistes et leurs pantins». Il accuse la Grande-Bretagne et les Etats-Unis de vouloir le destituer et qualifie son rival Tsvangirai de jouet de l’Ouest. Mugabe a manipulé les élections en 2000, 2004 et 2008. Les généraux et les chefs de la police l’ont maintenu au pouvoir tandis que d’autres pays africains l’ont soutenu également, appelant la communauté internationale à ne pas interférer dans la souveraineté du Zimbabwe (comme ils ne voudraient pas qu’on le fasse chez eux). Le fait que le peuple ne veut plus de Robert Mugabe a été totalement ignoré. Mais je garde l’espoir. Car à la fin, le peuple l’emporte toujours..




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